Adamah stein

La porte
Histoire courte de Pierre Duvin



J'ai finalement convaincu Gabriel de venir. Gabriel est mon cousin, le frère de Bella. Depuis toujours je lui demandais de m’accompagner pour ce voyage mais il n’avait pas le temps. Des excuses. Bien sûr.

En vérité, il ne m’a jamais cru que ce lieu existe. Pourquoi a-t-il accepté de m’accompagner cette fois-ci ? Par distraction. Par ennui. Par curiosité ?

L'endroit n'était pas tout près et on a pris la voiture. C'était moi au volant. J’ai tout de suite remarqué que la route était différente que la fois précédente. Pas le même paysage, plus les mêmes repères.

Cette fois-ci on a traversé des villages entourés par des collines, de petites collines vertes et luxuriantes. De la végétation abondante, des arbres bien serrés l'un contre l’autre. Des buissons aussi. Et l’odeur de l’eau était partout. L’humidité dans l’air. Parfumée. L’eau coulait dans les environs, c’était certain. Une rivière ou peut-être même un fleuve.

La route était étroite comme le sont souvent les routes des campagnes. Parfois abîmée. Mais surtout, j’ai remarqué le silence tout autour, un silence vertigineux. Personne dans les environs. On a croisé un chien, c’est tout. Les villages traversés semblaient vides et inhabités, comme s’ils étaient plongés dans un sommeil. Profond. Peu importe, moi j'étais contente. Vraiment contente. Je vais retourner dans ce lieu de nouveau, et je ne serai pas seule. Gabriel est resté silencieux pendant le trajet, moi j’ai chanté. Des vieilles chansons qui passaient à la radio. J’avais hâte d’y arriver, lui aussi je pense. Il ne m’a rien dit.

Vers la fin de l’après-midi, on s’est approché de l’endroit. Encore quelques kilomètres seulement. Le paysage a changé brusquement, il n’était plus le même. Des rochers volcaniques alentour, des couleurs plus sombres. Gris et noir. J'avais l'impression d’être dans une carrière. De la poussière. Peu de végétation.



L’air plus limpide, on s’est trouvé sur les hauteurs.



Il faisait chaud. Très chaud. Un petit panneau en bois nous a signalé notre arrivée. Comme si j’avais besoin de ça. J'ai garé la voiture.

Marcher.

Et c'est là que j'ai aperçu les gens. De loin. Gabriel m’a regardé en me questionnant avec son regard.

"Marchons un peu, c’est juste là, tu verras."

Tu verras quoi ?

J’ai continué, Gabriel derrière.

On est arrivé à une sorte de parking géant où des voitures stationnaient, des bus aussi, à deux étages. De ce genre qui transportent les touristes dans leur circuit. On les voit souvent dans les grandes villes.

" Tu es sûr que c'est bien là ?" C’était Gabriel. Il n'avait pas l'air convaincu.

Au sommet de la montagne, non loin des voitures stationnants (garées ? ), un bâtiment. Tout simple. Comme les préfabriqués sur les chantiers.

"C'est par là", Gabriel me suivait.


C'est uniquement en rentrant dans le bâtiment qu’on a côtoyé les gens. Eux aussi étaient là pour la visite.

Le lieu était spacieux, beaucoup plus grand qu’on pouvait l’imaginer de l’extérieur. Au fond, une double porte. On faisait la queue avec tous les gens pour y accéder. Et derrière, l’obscurité quasi complète. Gabriel était toujours derrière moi, je pouvais sentir sont hélant (son haleine ? !) sur mon cou. Il était vraiment tout prés. Et il respirait fort. Mes yeux se sont habitués au noir. De loin on pouvait distinguer de l’éclairage. Des lumières en mouvement. On était dans une sorte de grotte qui rapidement, se divisait en cinq tunnels.

Des tunnels étroits, avec des hauts plafonds. En forme d’arche. Des gens grouillaient de partout avec des torches ou des lampes de poche dans leurs mains. Tout silencieux. C’était eux la lumière en mouvement.

Quel étrange spectacle. Toute cette masse rassemblée juste devant nous, si disciplinée, sans dire un mot.

Moi je savais pourquoi.

Gabriel toujours derrière moi, silencieux comme les autres. Un homme sur le passage distribuait des lampes de poche, nous en avons pris une.

"Désolé, je n'ai plus de torches" murmurait-il. Qu’importe.

On a pris un des cinq tunnels, au hasard. Comme si le hasard existe (existait). Quelques mètres plus loin, le chemin s'était élargi jusqu’à devenir une grande pièce.

"Regarde devant toi Gabriel !" Et juste en face, sur les côtés, un spectacle. Une des raisons pour laquelle (lesquelles) nous sommes venus.

Les murs et le plafond étaient couverts de peintures, de fresques où la couleur rouge dominait. A cause de l’obscurité sûrement. Ces fresques étaient anciennes, très anciennes, délavées sur certaines parties, comme avec une éponge mouillée, avec l’empreinte du temps.

Malgré cela, elles étaient d'une fraîcheur exceptionnelle. D'une finesse transparente. En les voyant, je suis restée muette. Emerveillée. Comme la dernière fois que je suis venu. (le narrateur est il masculin ou féminin ? !) Comme toutes les autres fois. Je les ai observées de nouveau avec une attention presque religieuse. Une des fresques représentait des scènes de la vie passée. Des rites religieux, le sacrifice d'un animal. Ou d'une personne. Plus loin, on pouvait observer des animaux. Des animaux qui n'existaient plus de notre temps. Des chimères. Un oiseau avec une tête de femme, les cheveux en tresse, qui sourit. Ou encore, un poisson tout plat, hors de l'eau, dévorant des fruits qui se trouvaient par terre à leurs côtés. Ces fruits ressemblaient à des ananas découpés. Une autre scène avec un poisson, comme assis. Il se trouvait sur la terre, hors de l’eau, ses oreilles humaines comme découpées sur un nouveau-né, la bouche pleine ouverte. C’était un poisson roi. Sans doute.

Qu’attendait-il ?

En regardant à gauche, un personnage a attiré mon attention. C’était un dessin très fin d’une silhouette longue et fluide. Une femme. Sa main levée tenait un objet.



C'était un fruit, ça ressemblait à un kiwi. Existaient-ils déjà à l’époque ?

J’observais la scène. Cette femme nourrissait le poisson roi et les autres animaux. Des fruits à moitié entamés étaient dessinés tout autour.



Ces dessins étaient si réalistes qu'on pouvait croire à un mirage. Comme si la scène était réelle. Le tout en grandeur nature.

On avait l'impression d'attendre d’entendre ? ? ! ! leurs voix, de loin, de près, de nulle part. Etait-ce les mêmes dessins que j'ai vus la dernière fois ?

On a avancé en suivant les gens. Ils ne me gênaient plus.

Ils étaient si concentrés, comme nous, comme si rien d'autre n’existait.

On a continué.

La pièce se rétrécissait d’un seul coup et sur les deux cotés, des objets nous obligeaient à marcher en file indienne. C’était drôle. Pour ainsi dire. Les fresques derrière nous. L’obscurité devant. Avec une main je tenais Gabriel, avec l’autre la lampe. Toujours en silence.

« Que sont-ils ces objets ? « C’était Gabriel. Ce sont des baignoires, toutes sortes de baignoires. Petites. Moyennes. Peu de place pour être couché dedans. A la rigueur assis. Ces baignoires étaient de couleur bleue. Clair. Emaillées et quasi transparentes. Au fond, elles étaient comme brodées, avec de la mosaïque. D'autres étaient décorées avec des motifs géométriques. Des cubes.

"Quelle étrange forme, ces baignoires, si petites, si étroites. Il n’y a même pas la place pour s’allonger." Encore Gabriel.

« Elles ne sont pas faites pour se laver, ces baignoires sont utilisées pour autre chose. Ce sont des baignoires pour rêver".

Et je lui ai montré la petite enseigne à droite où c’était écrit. « Dreaming tubs, etc. etc. etc.…».

"C’est leur forme et leur couleur qui stimulent la détente et le sommeil. Et ensuite, le rêve. Même la hauteur et la largeur de ces baignoires ont de l’importance. Et leurs décorations sont essentielles pour la durée des événements. Bien sûr. Tout est étudié pour stimuler les rêves. Pour les prolonger, pour les approfondir. On dit que rêver dedans, c'est comme marcher sur l'herbe mouillée sans réellement toucher le sol. A l’époque, les gens restaient parfois des heures, même des jours entiers sans sortir".

« Mais comment sais-tu tout ça ? »

Comment je le savais ? J’étais une experte.

J’avais l’impression d’avoir vécu à une autre époque, cette période là justement. Dans une société qui avait acquis une connaissance de l’être et du monde profonde et juste. Une société prospère sur tous les niveaux, une société où le rêve avait un rôle aussi poétique que politique.

Où il y avait de la tolérance, également, car il en faut de la tolérance et de la générosité pour consacrer du temps, beaucoup de temps, à un passe-temps si passif, au premier abord.

Dans un pays où les gens ne connaissaient ni la guerre ni la famine. Forcément.

Il faut le calme et l’aisance, il faut même du détachement pour se livrer à cette activité. Un passe-temps secondaire, presque futile à nos yeux aujourd’hui.

Et ils exportaient ce savoir-faire, ce savoir-faire si extraordinaire qu’était le « rêvoir ». Et son mode d’emploi.

J’imagine que chaque personne avait l’obligation de raconter au moins un rêve, même sans importance, tous les quelques jours. En public. Ou en famille.

Les baignoires étaient installées dans chaque maison, côté jardin ou arrière-cour. La tranquillité. La décoration dans cette pièce était bien soignée, avec une coloration particulière, orange et bleue sur les murs et sombre par terre. Pourquoi, je ne savais pas. Des dauphines dauphins ? souvent peints sur le plafond donnaient l’impression d’un monde à l’envers. Des poissons sur le plafond et des oiseaux sur les murs. En céramique. Tout était créé comme un trompe-l’œil. Un univers fabriqué uniquement pour stimuler les rêves. Les magnifier. Et après, tirer les conséquences sur sa vie. Sur la vie collective. Et tous les jours, à une heure précise, choisie d’avance par un comité familial, si famille il y avait, une personne entrait dans cette pièce, dans la baignoire. Sans temps limité. Peut-être remplie avec un liquide, peut être sans.

Si la famille était nombreuse, plusieurs baignoires étaient installées. L’une à coté de l’autre. Comme une armée. Prête pour l’agissement, en connaissant leur importance. Leurs pouvoirs.

Elles étaient fabriquées en terre cuite. A l’origine.

Comment savais-je tous ces détails. Comment ?

Evidemment que je ne savais rien, ou que je savais tout. Quelle différence.

Mon repère officiel était ce qui était écrit sur le mur, encadré et plastifié. Comme dans un musée. Je connaissais le texte par cœur.

« On continue ? »

Gabriel voulait voir la suite, il avait l’air anxieux. Pressé.

Il ne faut pas être pressé ici Gabriel, le voyage vient juste de commencer.

Je tenais sa main. Moi aussi j'était troublé la première fois que je suis venu dans cette grotte.

Comme pendant un premier rendez-vous amoureux. Mais je ne connaissais pas la suite. Je ne connaissais pas la prochaine étape. Il y a toujours une suite. A tout événement. C'est le principe même de l'écoulement du temps, à l'horizontale. Et on n'échappe pas. Pourquoi le faire?

On a marché les uns derrière les autres, ensemble, tous ces inconnus si familiers maintenant. On partageait la même expérience, tout en étant totalement étrangers l‘un a l‘autre. Je me suis réjouie à cette idée. La complicité malgré soi. La complicité passive. Un bruit m'a écarté de mes pensées.

" Regarde !" C'était Gabriel.

Juste devant nous, une salle immense, sombre et ovale. Et des chaises partout, tournées vers l'extérieur. Des chaises en bois, comme a l'école. Confortables, avec de la place pour mettre le cartable. A sa gauche. Mais à la place du cartable il y avait une boite ouverte qui a attiré mon attention. C'était quoi dedans ? Des casques.

Les gens devant nous commençaient à s'asseoir, la salle se remplissait rapidement. On a mis les casques sur nos têtes. Comme les autres. Avec l’impression d’être dans une salle de cinéma, mais sans l'écran. J'ai remarqué qu’il y avait quelques chose d'autre dans la boite et en regardant autour de moi, j'ai vu les gens mettre un drôle d'objet au milieu du visage. Cet objet avait la forme d'un nez, sauf que sa couleur était bleu. J'ai fait comme les autres, comme Gabriel à mes cotés. Je l'ai mis sur mon nez.

Le casque sur mes oreilles, cette forme sur mon nez, j'ai fermé les yeux. Paisiblement. En même temps, la lumière dans cette immense salle c'est éteinte, sans nous plonger dans l'obscurité totale. Il restait un petit éclairage sur le plafond, qui donnait l’impression qu’on était sur la belle étoile.

Silence. J'ai remarqué ce silence avec surprise. On était plus d'une centaine de personnes dans la pièce à rester calme. Sans parler, sans faire un bruit.

Et mes intuitions s'étaient comme éteintes (plutôt au singulier ? mon intuition s’était comme éteinte ), j'ai plongé dans un monde lointain et familier. J'ai plongé en moi.

Personne d'autre n’existait alentour. Quelle joie. La tranquillité. Du casque émanait comme une musique douce, des bruitages, comme de la pluie qui tombe sur des vitres. Un bruit répétitif, agréable. Et des odeurs infiltraient mes narines, mes sinus. Mon cerveau. Mon être était rempli par un arôme si familier que j'avais du mal à le distinguer. Comme toute chose trop proche et évidente, qu’on ne voit plus. Le bruitage s’est légèrement transformé en un son audible, et je pouvais même distinguer des segments de voix. Lointaines. Et cette odeur qui me pénétrait avec audace et insistance, c'était quoi ? Cet arôme m'a donné faim. Mais pas une faim réelle. Ce n’était pas de l’appétit pour une quelconque nourriture. Il s’agissait de la nostalgie. Du souvenir d’un aliment particulier.

Concentre toi... et je me suis concentrée. Avec tout mon être. D’un seul coup je l'ai reconnue.

Cette odeur était l'odeur du "kougel" que préparait ma grand-mère quand j'était petite. Bobby, comme on l'appelait, préparait tous les Vendredi soirs un kougel pour la famille. Une sorte de gratin de nouilles, doré au four. Un plat simple et basique. Appétissant, un plat pour les enfants.

La salive escaladait mes gencives, comme si elles étaient une montagne à franchir, en se macérant entre mes dents, si mal soignées, et les soirées de Vendredi avec ma Bobby sont devenu réelles. Comme la madeleine de Proust, seulement que j'avais le casque aussi pour amplifier mes sens. Et je distinguais les sons. Quelqu'un chantait. Et en arrière plan, des enfants rigolaient. C'était ma voix avec celle de mes sœurs. Et mon frère. Je voyais la scène, elle était palpable. Bobby qui chantait, à moitié en russe et a moitié dans un autre langue.

Sa voix m'a toujours irrité. Bobby m'a toujours irritée. Elle chantait et parlait d'une manière artificielle et imposante. Elle était autoritaire et imposante. Autour de la table, nous les enfants, on ne restait jamais tranquilles. On se moquait d'elle. Mais Bobby continuait, sans être perturbée par nos rires.

Elle n'était pas non plus tendre avec nous, je ne me rappelle pas d'un geste doux. Je ne me rappelle pas de ses caresses. Peut-être ne savait-elle pas comment faire. Mais est-ce qu’il faut un savoir pour caresser quelque un ?

Un enfant surtout .

Aujourd'hui je sais qu'il y a des possibilités infinies dans l'amour, dans la démonstration de l'amour, et elle ne sont pas toujours visibles et lisibles. Question d'éducation. Ou peut-être qu’on ne peut pas montrer des sentiments qu’on n'a jamais expérimentés.

L’apprentissage.

L'odeur était de plus en plus présente, mon être entièrement rempli, comme un ballon renfermant l'air chaud. L'odeur se transformait avec finesse en un parfum de gâteau aux pommes. Le "schtrudelle" (strudel) se glissait dans mes souvenirs. Un plaisir presque sensuel.

J'ai pensé a Elle. A Bobby.

Ses odeurs et sa voix m'ont rempli d'une nostalgie culinaire. Mélangée avec un certain goût d’une absence, de regrets.

Brusquement j'ai compris ce qui s'était passé. Ces casques et l'objet sur mon nez. J'ai regardé autour de moi. Gabriel était endormi, ou presque. Avec un sourire sur les lèvres. De temps en temps il soupirait. Il dégustait. Il reniflait. Dans un éclat de temps j'ai compris que Gabriel, comme moi et comme toutes les autres personnes dans la salle, était en train de vivre une expérience singulière. Personnelle. Les instruments dans la boite étaient en réalité neutres, sans aucun pouvoir.

C'était la personne qui les utilisait qui leur donnait vie. Ces objets devenaient actifs à travers l’épreuve personnelle de celui qui les utilisait. Evidemment que chaque expérience était différente. J'ai enlevé le casque et le "nez" en regardant tout autour. La force des expressions, changeantes, tendres ou éprouvantes sur les visages, m’a conforté.

Mais comment un objet peut-il être neutre et réagir en fonction de l'état d'âme d'un individu ?


Ça pourrait vouloir dire que la matière est maîtrisable. Quelle idée. Mais où suis-je?

Et ma Bobby là-dedans ? Pourquoi c'est elle avec sa nourriture qui m'est apparue ?

Peut-être parce que je l'ai jamais considérée. Ou estimée. Elle est partie trop tôt, on n‘a pas eu l‘occasion de faire connaissance. Quand j'étais en âge de discuter et comprendre, elle était déjà partie. Alors des bribes de souvenir me sont apparues, culinaires, pour me rappeler qu'elle existait. Pour me rappeler qu’elle est passée par là.

J'ai pris le bras de Gabriel. "Réveille toi!" Je voulais sortir. Partir. La dernière fois que j’étais venu dans cette grotte, je n'avais pas vécu ce genre d'expérience. J'en avais assez. "Viens "! et je l’ai pris par le bras. Mais Gabriel ne voulait pas partir et avec un geste un peu brusque, il m’a poussé.

« Je reste, on se verra après ! »

En me poussant, mon casque est tombé par terre en faisant un bruit inattendu. Il s’était cassé en mille morceaux.

Des morceaux de pierre. Le casque était fabriqué en terre cuite. Couvert de plastique, il avait un aspect moderne au départ, contemporain, mais c’était un mirage.

J’aurais pu mettre une paire d’artichauts sur mes oreilles, ça aurait eu le même effet. Tout était dans la tête. C’était amusant. On va réfléchir, après.

Je voulais sortir de là. J’avais besoin d’air. Fraîs.

Ce lieu m’est devenu hostile.

Je me suis dirigé vers l’autre coté de la salle, un couloir de quelque mètres et devant, une double porte. En métal gris.

Une porte comme dans les entrées des usines, sans poignée mais avec un système de barre qu’il faut pousser pour sortir. Ou pour entrer.

J’ai poussé avec toutes mes forces. La porte avait un timbre métallique en s‘ouvrant, et l’air frais m’a envahi . J’étais dehors. Enfin. Un son métallique vibrait la terre sous mes pieds. La porte en fermant. Quoi maintenant ?

J’ai regardé autour de moi.

J’étais sur une falaise, bien en hauteur. Inattendu. je m’étais imaginé dans les profondeurs de la terre. Il faisait encore jour. Cet air limpide m’a réveillé en douceur. Toujours la question : masculin ou féminin ? ! Contente d’être la, j’ai observé mon entourage. De loin, très loin, j’ai aperçu un village. Petit. Avec une sorte d‘usine. Dans les champs. Les maisons étaient comme perdues dans la vallée avec une verdure presque excessive. C’était paisible à regarder.

J’étais debout sur une étroite bande de terre. Et tout de suite après, la falaise qui descendait en pente vertigineuse.

Je me suis avancé avec prudence. Les vertiges. Le sol sous mes pieds était dessiné avec des pierres blanches rectangulaires. Comme celles qu’on voit dans les jardins bien entretenus. Quelle heure pouvait-il être ? Fin de l’après-midi. Possible ?

On dirait que le temps s’était arrêté. Le temps ne circulait plus depuis mon arrivée dans cette grotte.

J’ai regardé encore ce village au loin. Les bâtiments en longueur ont éveillé ma curiosité. Ce n’était pas une usine, ces bâtiments étaient trop jolis pour servir à une activité essentiellement lucrative.

En regardant ces bâtiments, entourés par des arbres et des buissons, une autre image m’est apparue. Le lieu ou j’ai passé une partie de mon enfance, de sept a onze ans. Une sorte d’internat pour les enfants de bonne famille. Mes souvenirs de ce lieu étaient mitigés. Mélangés. Complexes. Mais ce n’était pas le moment de penser à ça. Il faut que je rejoigne Gabriel. Il doit sûrement m’attendre. Peut-être que lui aussi est perdu là-dedans, dans cette grotte sans fin.

Je suis retourné sur mes pas. La porte. Sa couleur grise était en contraste avec la végétation autour. J’étais prête pour la suite, et Gabriel sera toujours là à mes cotés. En arrivant devant, j’ai remarqué avec étonnement que cette porte n’avait pas de points d‘attache. Ou de barre métallique pour l’ouvrir. Comme de l’autre coté. ? ? Je l’ai poussée. Même pas une vibration. Je l’ai poussée de nouveau, avec insistance. Avec force. Avec toutes mes forces. J’ai tapé avec mes poignets. Ça me faisait mal. Silence. Mon oreille sur le métal gris et froid, j’étais à l’écoute de tout bruit venant de l’autre côté. Rien. Quelqu’un doit m’entendre frapper! Et j’ai commencé a hurler en tapant. Mes genoux se sont pliés sous la lourdeur de mon corps. Sous la pesanteur de ma peur. Parce que j’avais peur. Ou c’était de la colère.

Qu’est-ce que je vais faire maintenant ?

Sûrement c’est une mise en scène, une mauvaise idée. De quelque un. J’ai recommencé à nouveau. Je ne vais pas lâcher comme ça. Et une idée m’est parvenue. Il y a sûrement une autre entrée. Quelque part. Mais autour de moi, sur cette petite bande de terre, il n’y avait rien. J’ai fait le tour, c’était rapide. La falaise n’était pas accueillante, trop haute.

Et c’est là que je l’ai remarqué. Tout droit devant moi. Il y avait une pancarte en métal. Doré. Il y avait quelque chose à ses cotés, enroulé comme un serpent. Une corde. Ou plutôt un élastique bien épais. Quelque chose entre les deux.

La pancarte. Que disait-elle ? En caractères gras c’était écrit « Saut a l’élastique » et en plus petit, le mode d’emploi. Les précautions à prendre. Quelques phrases d’un livre sacré pour donner du courage. Pour tester le courage. J’avais entendu parler de ce sport, à haut risque. On attache un élastique autour de la cheville et on saute de très haut. La longueur de l’élastique doit être adapté à la distance parcourue. On a l’impression de tomber en chute libre mais on s’arrête juste avant d’arriver à terre. Et ça rebondit. Et ça fait peur. Très. Des émotions, des frissons.
Mais moi je ne voulais ni des émotions fortes, ni tester mon courage. « Je vais me plaindre de que je sors de là, » ? ? ? je me suis dit.

Drôle d’idée. D’abord il faut sortir de là.

La grande porte de nouveau. Cette fois-ci, j’ai tapé si fort que j’avais mal aux main. Aux bras. (ou singulier : à la main. Au bras.) Partout. « Laissez moi rentrer! »

Des larmes m’ont envahi. Un dernier coup de pied sur la porte et j’ai laissé tombé. C’était inutile.

Je suis retourné au bord de la falaise. Assise. Gabriel va me chercher. Bien sûr que non. Personne va venir te chercher. J’ai parlé à moi-même. A la deuxième personne.

Ce n’était pas drôle. Que faire maintenant ?

J’ai regardé devant moi. Ce paysage, qui ressemblait à l’internat de mon enfance m’a découragé d‘avantage. J’étais perdue.

Et s’il y avait un lien entre mon enfermement sur cette falaise et ce paysage de mon enfance. Entre ces fresques d’une beauté rare que je venais de voir dans la grotte. Entre ces baignoires à rêve, entre ma Bobby et son kougel ? Qu’importe.

J’avais un problème et je devait trouver une solution. La solution.

Le soleil me présentait ses dernièrs rayons de lumière comme une offrande.

Le temps passait. J’avais froid. J’avais faim. La fatigue.

Sans réfléchir, surtout sans réfléchir, j’ai mis l’élastique autour de ma cheville en la serrant fort.

Et j’ai sauté.