NARCOCIEL
Fréderic Polliart
Sous le narcociel, nous glissons. A la vitesse de propagation de la nouvelle d'un inceste dans un village de moyenne importance. C'est vous dire que ça ne rigole pas; nous sommes des gens pressés.
Julie s'appuie nonchalamment sur la rambarde. Son avant-bras, soumis à des frottements comparables à ceux supportés par la navette spatiale pendant sa rentrée dans l'atmosphère, tremble légèrement. De la cendre caresse le bout de ses doigts argentés avant de disparaître, happée par la vitre d'un 4x4 familial, où des chips s'émiettent et des suicides s'échafaudent sur la banquette arrière. Protestations indignées du père conducteur. Il lève un doigt précis dans notre direction. Mais nous l'ignorons. Il ne sait pas qu'il est aussi fossile et combustible que son carburant, et condamné à la même disparition. Ses fils aux joues rouges le haïssent; il est toujours difficile de vivre avec un miroir graisseux assis en face de soi à la table du petit déjeuner. Il est difficile de vivre avec son futur, en somme, et c'est pourquoi Julie et moi avons décidé de glisser loin de, et plus vite que, lui.
Pimp my ride, motherfucker! La Cadillac ronronne, contente d'être débarrassée de cet homme intégré et de sa famille en désintégration. La vue d'un SUV m'emplit d'une fureur vertueuse, jouissive. Le métal rutilant, les roues énormes, le système sophistiqué de conditionnement d'air qui refroidit les parents, retardant ainsi bien des divorces, ainsi que les écrans qui distraient la progéniture de ses pulsions destructrices, évitant ainsi bien des massacres…tout cela me hurle tu as raison. Tu as raison! Et le narcociel me sourit.
La Cadillac glisse. Elle emporte notre ennui vers des stations-service poussiéreuses, où l'attendent une chaise à bascule, et assez de tabac à chiquer pour deux éternités. Elle enveloppe nos bras de voiles transparents, soyeux ainsi qu'il sied à un vent venu par-delà les plaines du Midwest, nous porter les messages d'adieu de gens que nous ne connaissons pas encore. Je n'ai pas encore touché Nicole, acupunctrice à Roanoke, VA, dans cet endroit du cou qui la fait frémir de la tête aux pieds. Julie n'a pas encore claqué la porte d'un motel de Washington DC au nez d'un ancien surfer nommé Russell, Californien égaré sur la côte Est par de mauvaises ambitions, et qui ne se rendra compte que beaucoup plus tard que, s'il avait prononcé certains mots simples à ce moment précis, il aurait revu l'océan Pacifique avant que l'on n'y disperse ses cendres, entouré de l'amour d'une princesse française et non, mort, du deuil hypocrite d'une famille déçue par son testament. Il sera sympathique, Russell. Pas un cliché décoloré comme beaucoup de surfeurs mais juste un mec tranquille en surface et parfaitement fou dans les profondeurs; une lame de fond, mais dont la colère, étant strictement dirigée contre lui-même, n'empêche pas une gentillesse parfois assez extraordinaire de remonter aussi à la surface.
La Cadillac glisse. La radio de bord nous joue un refrain du fond des âges, de notre préhistoire; "Today" des Smashing Pumpkins. Julie soupire en l'écoutant. Elle penche la tête en arrière, rêveusement – et soudain la voilà transportée loin de moi, loin de la route si droite qu'il faut que je fasse attention à ne pas m'endormir, hypnotisé par la danse du sable et des rochers qui composent une toile si énorme et si blanche qu'elle est au-delà de la beauté ou de la laideur, au-delà du vide même; Julie est loin. Je la regarde. Elle n'entend pas mon sourire.
Mais elle m'en veut quand sa tête heurte le pare-brise, j'en suis sûr. Pourtant ce n'est pas ma faute! Je la regardais. Et cette putain de route est si droite. J'étais sûr que je pouvais l'oublier un peu. Ca n'a pas dû lui plaire, à la route. Alors elle a envoyé ce coyote la traverser sous notre nez.
Et maintenant, on a l'air fin.
"Tu étais où?". Du sang coule de son arcade ouverte. Beaucoup. C'est assez impressionnant. De la chaleur monte de l'asphalte à l'assaut de nos têtes fêlées, dans le but de nous étouffer. Julie titube, s'appuie sur moi, retire sa main.
Je te regardais. Je voulais simplement te voler un peu de ta grâce. La garder pour plus tard, quand j'en aurai vraiment besoin. Mais je dis juste :"ailleurs". Elle s'assied dans la poussière. Allume une cigarette, en faisant attention que le sang ne coule pas dessus et l'éteigne. La chaleur fait danser ses traits; un instant folle de rage, un instant résignée, un instant heureuse que quelque chose se soit produit pour qu'on s'arrête ici. C'est plus beau quand on s'arrête. Même depuis une décapotable le monde n'est qu'une projection sur un écran; la vue ne suffit pas à appréhender les choses. C'était mieux avant. Mieux, quand il n'y avait ni voitures ni avions; peut-être juste des trains qui avançaient moins vite qu'une mule, et dont les vitres ouvertes laissaient entrer les odeurs et les sons – ainsi qu'une bonne quantité de fumée, d'accord, mais quand même. C'était mieux quand on marchait d'un endroit à un autre. Et qu'on mourait avant d'être sénile, à vingt-cinq ou trente ans. Qu'avons-nous gagné à vivre plus longtemps ? Le temps est relatif et dépend uniquement de notre perception. Tout le monde sait cela. Alors pourquoi tout le monde ne se rend-il pas compte qu'il vaut mieux vivre et mourir jeune que d'inventer des machines pour s'accrocher à la vie comme un noyé à une planche ? Attention, je ne parle pas de mourir jeune à la Kurt Cobain, au nom d'un romantisme puéril. Je parle d'un temps où les gens mouraient de mort violente ou de maladie, tous très jeunes selon notre appréciation – mais pour eux ce n'était pas jeune. Pour eux c'était une vie complète, aussi complète qu'une vie de quatre-vingt quinze ans pour nous. Et ils mouraient sans avoir connu la disgrâce; l'horreur du cancer et d'Alzheimer et des hôpitaux sordides et des intraveineuses dans chaque bras. C'était mieux comme ça.
Mais c'est trop tard.
Je crois qu'elle est contente que le coyote s'en soit sorti vivant; et moi aussi.
Il m'est difficile parfois de regarder Julie et de me dire : c'est vraiment fini. Ce n'est pas de la jalousie. Je m'en fous qu'elle se tape quatre millions de Russell ou de Brian ou je ne sais quoi. Bon, je ne dirais peut-être pas la même chose si elle le faisait devant moi. Mais la pensée qu'elle le fasse ne me brûle pas, je ne me réveille pas la nuit en étouffant ou en hurlant un cri de rage. Ce qui me brûle c'est que moi je ne la toucherai plus. Je la partagerais gaiement avec le monde entier si je pouvais l'avoir à moi rien qu'un week-end par semaine, par mois, par an, par décennie; et me dire qu'elle m'aime encore, qu'elle a encore envie de moi. La jalousie n'est pas dans ma nature; mais le sens aigu de la perte, si.
La dépanneuse descend beaucoup plus tard de l'ouest, des nuages collés sur les sommets que nous avons traversés ce matin. Elle arrive après beaucoup de silences et de regards furtivement échangés, après beaucoup de cigarettes fumées sans trop d'envie, et nous sourions au dépanneur qui s'appelle Trey et porte une chemise blanche toute propre, et il nous sourit en retour. Cette chemise devrait me tracasser (une chemise blanche propre sur un garagiste?) mais à ce moment je ne suis plus vraiment une personne, juste un morceau de désert, et je me fous du dépanneur et de sa chemise autant que les rochers se foutent du vent. Je regarde l'air vibrer sous le soleil, les cailloux onduler, le silence enfler jusqu'a m'emplir tout entier, et je dis : oui.
Je dis oui a la question que le désert m'a posée.
Je ne suis pas vraiment un dépanneur, vous savez, dit Trey.
Sans blague, je dis. Julie hausse vaguement les épaules.
Normalement, je tue les gens, dit Trey.
Avec une chemise blanche? je demande.
Normalement? demande Julie.
Trey soupire. Il est assis à côté de nous, sur un gros rocher. Nous regardons tous dans la même direction, vers le sud, vers le soleil, dos à la route, et nous ne tournons pas la tête pour nous adresser la parole.
D'habitude, les gens me demandent toujours pourquoi, dit Trey.
Pourquoi ta mère t'a appelé Trey? je demande. Julie rigole doucement.
Pourquoi je les tue, répond Trey.
Ah, je dis.
Mais vous, non, s'étonne Trey.
Non, je confirme. Non, confirme Julie.
En attendant la dépanneuse qui en fait n'en était pas une, en fumant, en regardant Julie du coin de l'oeil comme on reste dans une fête en sachant que la fille qu'on désire va partir avec quelqu'un d'autre mais on ne peut pas s'empêcher de rester, merde, on sait que ça va faire mal, on sait que rien de bon ne peut en sortir, on sait qu'il faut partir mais on ne peut pas s'empêcher de rester - en faisant tout ça, donc, je me suis aperçu qu'entre mes désirs (mon, unique, désir, en fait) et mes actes s'étendait un désert plus grand, plus blanc, plus vide que celui à qui nous faisons face maintenant, et que j'allais y marcher, seul, pour l'éternité.
Ca m'a foutu un coup.
Et puis je me suis dit que j'avais envie de marcher un peu. De respirer le soleil. De manger du silence, de sentir le vent qui souffle d'un endroit où seul l'espace existe, et non le temps. Alors, sans bouger, je suis parti. Julie ne s'est aperçu de rien. Je ne sais pas si elle aussi est partie, ou bien si elle est restée là. J'aurais tendance à dire qu'elle est restée. Entre les désirs et les actes de Julie, il n'y a pas d'espace. Alors je crois que celui qui s'étendait autour de nous lui faisait du bien. Je crois qu'elle se sentait bien ici. Dans un lieu défini seulement par ce qu'il n'est ou n'a pas. Pas de musique. Pas de regards. Pas d'échappatoire. Un endroit auquel elle s'est retrouvée forcée de s'adapter, au lieu qu'il s'adapte à elle, comme c'est généralement le cas. Moi aussi, je me sentais bien. Mais j'avais une petite chose à faire. Alors je suis parti.
Il faut avoir plongé dans la chaleur. Qu'elle vous enveloppe tout entier. Vous chatouille la nuque, vous murmure des choses à l'oreille. Il faut avoir aspiré dans sa gorge la brûlure de milliers d'années sans pluie. Il faut avoir marché jusqu'à être aussi poli et sec que ce crâne de vache au bord du chemin, croisé il y a des siècles de cela. (Ou il y a quelques secondes. Ou pas encore. Ou jamais. Ici le temps n'existe pas.) Les gars, je vous le dis tout net. Il faut avoir fait tout ça avant de mourir. Il faut avoir suivi cette piste jusqu'à arriver à un endroit si parfaitement plat et dénué de la moindre substance que les genoux vous lâcheront et que vous étalerez de tout votre long dans la poussière, comme une merde. La tête à un angle bizarre, les yeux ouverts, regardant droit dans le soleil. Le vent sera tombé.
C'est à ce moment-là que vous devrez répondre à la question.
Et si, comme moi, vous dites oui - alors pour vous les choses vont changer, croyez-moi.
Quand je suis revenu Trey était là. Nous avons eu notre petite conversation, tous les trois. Et maintenant, nous sommes assis, silencieux.
Ça dure longtemps. Le soleil se rapproche des montagnes.
Tu as laissé tes outils dans la voiture, dit Julie soudain, d'un ton peu concerné - une remarque comme ça, en passant. Je sursaute comme si une guêpe m'avait piqué. J'étais en train de penser à Nicole, aux trains de marchandises interminables qui traversent Roanoke, la nuit, avec leur appel déchirant qui réveille la moitié de la ville, enchantant certains, énervant les autres; et je me demandais si c'étaient ces mêmes trains qui me réveillaient parfois à Madison, dans la chaleur du corps de Sarah collé contre le mien. Je pensais à Margaret et à la plage de Venice, aux toxicos et à ses seins qui tressautaient sous son t-shirt vert pendant qu'elle faisait son footing, au soleil doux de Janvier et à l'effort qui lui rougissait les joues, à la façon dont elle m'a accompagné jusqu'à la porte, toute nue, pour me dire au revoir. Je pensais à toutes les filles que j'avais connues, et à celles que je ne connaîtrais peut-être jamais, et j'étais arrivé à la conclusion que, en fait, rien d'autre n'avait d'importance. C'était une conclusion intéressante, et qui méritait bien que j'y réfléchisse un peu plus, mais voilà – on est sans cesse dérangé, même au milieu du désert. C'est comme ça.
C'est vrai, dit Trey en secouant la tête, comme s'il n'arrivait pas à y croire. C'est vrai, ma foi. J'ai laissé mes outils dans la voiture.
T'aurais pas dû, dit Julie, et la pierre qu'elle a dans la main décrit un joli arc de cercle avant de rencontrer la tempe de Trey. Ni lui ni moi n'avons eu le temps de cligner des yeux.
Je tue les gens, dit Julie en singeant Trey, qui ne lui en veut pas, car il est occupé à autre chose. Petit connard prétentieux.
Le soleil disparaît derrière les montagnes. Je suis toujours assis, stupéfait.
Nous enterrons Trey dans le désert. Ça paraît un endroit approprié pour un type qui avait sûrement la capacité affective et la maturité émotionnelle d'un scorpion. Ça nous fait drôle quand même. C'est une opération longue, compliquée et fatigante, même avec les outils que nous récupérons, et nous sommes vraiment essoufflés tout le temps qu'elle dure, mais je ne crois pas que ce soit pour cela que nous nous taisons. Moi, je ne dis rien parce que je ne sais tout simplement pas quoi dire. Et Julie, eh bien, pour autant que je le sache, c'est la première fois qu'elle tue quelqu'un.
Ce n'est que beaucoup plus tard, alors que nous sommes assis dans la dépanneuse, les muscles endoloris et le goût de la poussière dans la bouche, que Julie dit quelque chose. Encore une fois, pris par surprise, je sursaute, ma cigarette m'échappe des mains et roule sur le sol, et je plonge pour la récupérer, ce qui fait que ma tête heurte violemment le volant. Je hurle, pour bien marquer mon désaccord avec le monde et la façon dont il est organisé, puis j'attrape la cigarette et me rassois, avec autant de dignité qu'il peut m'en rester dans les circonstances. Je tire une bonne latte. Je regarde Julie. Elle sourit un peu.
Redis-moi ça, je lui dis.
Elle reste un moment silencieuse, la bouche mi-ouverte, puis elle dit : j'ai dit oui.
Oui?
Comme toi. J'ai dit oui.
A quoi? de quoi tu parles?
(Elle soupire, un peu agacée).
A la question, crétin. A la question que le ciel m'a posée.
Le ciel? Moi, c'était le désert. D'abord, comment tu sais que le désert m'a posé une question? Et qu'est-ce que le ciel pouvait bien avoir à te demander?
La même chose que le désert à toi. A ton avis?
Ah oui. Alors le ciel t'a demandé…
(Je reste coi un moment. Je me rappelle le silence, la chaleur, le crâne de la pauvre vache sur le chemin. Le vent qui est tombé. La ligne plate de l'horizon dansant dans le soleil. Mes genoux qui se dérobent. Le doux impact du sable dans mon dos quand je m'écrase sur le sol. Mes yeux qui clignent mais refusent de se fermer dans la lumière blanche. Le soleil en face. Une fois dans sa vie. Après tout, c'est peut-être bien le ciel qui m'a posé la question, ou le soleil, et pas le désert. On s'en fout. Ce qui compte, c'est la question.)
…si tu voulais vraiment vivre.
(Cette fois, elle sourit vraiment.)
Et j'ai dit oui.
Il fait nuit. Et froid. La pureté de l'air me donne le tournis. Julie marche à côté de moi. Nous avons poussé la Cadillac hors de vue de la route, et maintenant nous revenons vers la dépanneuse. Je suis triste pour la Cadillac. Elle va me manquer. Mais je suis heureux. Plus que je ne l'ai été depuis longtemps. Julie est là, tout près, et nous avons répondu oui.
Nous avons répondu oui.
Et les choses vont changer maintenant, croyez-moi.
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