Adamah stein

JAN


Fréderic Polliart




Tu parles, tu parles. Tout le temps. On ne peut pas en placer une. Mais tu ne sais pas. Tu ne sais rien.

Je te vois dans le halo de la lampe. Tu es assise, le regard au plafond, pendant que mon cœur balaye le plancher, et que le vomi me remonte à la gorge. Je ferme bien les lèvres afin que le vomi ne se mue pas en mots.

Tu comptes les mouches ? Il fait chaud. Il y a beaucoup de mouches. Trop pour les compter, pas assez pour te dévorer. Le ventilateur ne marche pas. Nicaragua, pays des mouches et des ventilos en panne. Tu viens seulement de rentrer. Il est près de trois heures d'un étouffant matin. La cocaïne fait trembler tes mains. Tu parles. Tu parles, tout le temps. Tu ne voulais pas me réveiller. Mais il faut bien parler. La chambre est trop petite pour crier. Tu m'aimes, dis-tu. Je suis fatigué. Ma tête me fait mal. Comment s'est finie la soirée?

Je t'ai laissée au bar près de la cathédrale.

Je n'en pouvais plus. Tu as mis "Billie Jean" sur le juke-box cinquante fois de suite. Ce n'est pas ce qui m'a dérangé. Je t'ai regardé danser, seule au milieu des tables en plastique. Les moustachus en sueur te regardaient aussi. Les yeux leur sortaient de la tête. On voyait tes seins quand tu te penchais en avant. J'aime tes seins. Eux aussi les ont aimés. J'étais saoul, et fier. Il y avait assez de bouteilles vides à portée pour te défendre en cas de tentative de viol. Mais la bouteille pleine de trop est arrivée. Je n'en pouvais plus. Je sentais des mouches bourdonner dans mes veines. Je suis rentré. Tu ne voulais pas me réveiller. Mais tu as renversé la lampe. J'ai ouvert des yeux de poisson sur un monde de douleur. Tu es réveillé ? tu as dit. Non, j'ai dit. Fred, je t'aime, tu as dit, et tu t'es mise à arpenter les trois mètres carrés de notre chambre. Tu as piétiné mes habits. Tes mains dessinaient des zigzags imprévisibles autour de toi, découpant l'air immobile, laissant des traces de toi, rouges jaunes vertes, dans mes yeux. Pourrai-je encore les voir dans six mois ou un an, déchirer le ciel gris de Paris ? Oh, j'espère que oui, en fermant les yeux bien fort, en serrant les paupières comme je te serre contre moi maintenant. Oh, mais je crois que non, en fermant les yeux bien fort, en serrant les paupières comme je te serre contre moi maintenant, je ne verrai que le néant. C'est comme ça à chaque fois. Tu seras partie pour de vrai.

Mais bon, pour l'instant tu es encore ici.

Je te vois dans le halo. Viens là. Chut, ne parle pas. Mais tu parles. Tu ne peux pas faire autrement. Tu as un peu de poudre blanche au coin du nez. Je voudrais la lécher. Je voudrais te tenir dans mes bras toute ma vie, dans la chaleur insupportable, au milieu des fringues en vrac, sous l'œil des cafards, ici, sous le volcan. Mais tu pars demain, non ? Tu pars tous les jours demain.

Je t'aime, tu dis. Et puis tu continues à parler. Pourquoi tu fais ça ? Je ne peux pas te répondre comme tu le voudrais. D'ailleurs je ne sais pas ce que tu voudrais. Je t'aime aussi. Mais dans ma gueule de bois ça me paraît grotesque, et déplacé. Te déclarer comme ça que je t'aime ? Ma bouche empeste l'alcool. Mon corps tremble. Je ne pourrais que bégayer. Et je sais ce que tu dirais. Tu dirais, je ne te crois pas. Tu ne me crois jamais.

Tu as raison. Je te mens tout le temps. Je tripote la copine de l'Anglais d'à côté. Tu la connais. Elle s'appelle Kirsty. Quand tu n'es pas là on s'embrasse comme dans un porno, à gros coups de langue. Elle me dit des obscénités à l'oreille. C'est dégoûtant. Mais ça m'excite. Elle aussi dit qu'elle m'aime. Je lui fais aussi confiance qu'à une tarentule, ou à un dealer de coke nicaraguayen, mais je l'ai déjà invitée à Paris. Pourquoi je fais ça ? Je sais que plus tard, bien plus tard, sous le ciel gris, je m'apitoierai sur mon sort. Je pleurnicherai. Oh Jan, oh mon amour, comment ai-je pu te perdre ? C'est facile. C'est la coke qui parle, pas toi, je dis d'un ton méprisant. Laisse-moi dormir. Je suis fatigué.

Tu te couches à côté de moi.

Je t'entends soupirer un moment.

Puis je me rendors.





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